Celui qui par nature ne s’appartient pas mais qui est l’homme d’un autre, celui-là est esclave par nature ; et est l’homme d’un autre celui qui, tout en étant un homme, est un bien acquis, et un bien acquis c’est un instrument en vue de l’action et séparé de celui qui s’en sert. Il faut examiner s’il existe ou non quelqu’un qui soit ainsi par nature, s’il est meilleur et juste pour quelqu’un d’être esclave, ou si cela ne l’est pas, tout esclavage étant contre nature. Or (le problème) n’est pas difficile, la raison le montre aussi bien que les faits l’enseignent. Car commander et être commandé font partie non seulement des choses indispensables, mais aussi des choses avantageuses. Et c’est dès leur naissance qu’une distinction a été opérée chez certains, les uns devant être commandés, les autres commander. (…)

Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l’est de l’âme, ou la bête de l’homme (et sont ainsi faits ceux dont l’activité consiste à se servir de leur corps, et dont c’est le meilleur parti qu’on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves ; et pour eux, être commandés par un maître est une bonne chose, si ce que nous avons dit plus haut est vrai. Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c’est pourquoi il est à un autre) et qui n’a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même. Quant aux autres animaux, ils ne perçoivent même pas la raison, mais sont asservis à leurs impressions. Mais dans l’utilisation, il y a peu de différences : l’aide physique en vue d’accomplir les tâches nécessaires, on la demande aux deux, esclaves et animaux domestiques.
  La nature veut marquer dans les corps la différence entre hommes libres et esclaves : ceux des seconds sont robustes, aptes aux travaux indispensables, ceux des premiers sont droits et inaptes à de telles besognes, mais adaptés à la vie politique (laquelle se trouve partagée entre les tâches de la guerre et les tâches de la paix). Pourtant le contraire, aussi, se rencontre fréquemment : tels ont des corps d’hommes libres, tels en ont l’âme. Il est, en effet, manifeste que si les hommes libres se distinguaient par le corps seul autant que les images des dieux, tout le monde conviendrait que les autres mériteraient de les servir comme esclaves. Et si cela est vrai du corps, une telle distinction est encore plus juste appliquée à l’âme. Mais il n’est pas aussi facile d’apercevoir la beauté de l’âme que celle du corps.
  Que donc par nature les uns soient libres et les autres esclaves, c’est manifeste, et pour ceux-ci la condition d’esclave est avantageuse et juste. »

Aristote, Les politiques, Livre I, chapitres 4 et 5

Extrait coupé.  

Le vivant est d’abord composé d’une âme et d’un corps, celle-là étant par nature <la partie> qui commande, celui-ci celle qui est commandée. Par ailleurs c’est plutôt chez les êtres conformes à la nature que chez ceux qui sont dégradés qu’il faut examiner ce qui est « par nature ». C’est pourquoi il faut considérer l’homme qui est dans les meilleures dispositions possi­bles tant du point de vue du corps que de l’âme, chez qui <cette hiérarchie> est évidente. Car chez les pervers ou chez ceux qui se comportent de manière perverse il semblerait que souvent ce soit le corps <qui com­mande> à l’âme du fait qu’ils sont dans un état défectueux et contre nature. Donc, d’après nous, c’est d’abord chez <l’homme comme> vivant qu’on <peut> voir un pouvoir aussi bien magistral que politique ; l’âme, en effet, exerce un pouvoir magistral sur le corps, et l’intellect <un pouvoir> politique et royal sur le désir. Dans ces conditions il est manifeste qu’il est à la fois conforme à la nature et avantageux que le corps soit commandé par l’âme et que la part passionnée le soit par l’intellect c’est-à-dire par partie qui possède la raison, alors que leur égalité l’interversion <de leurs rôles> est nuisible à tous.
  Le même rapport se retrouve entre l’homme et les autres animaux. D’une part les animaux domestiques sont d’une nature meilleure que les animaux sauvages, d’autre part, le meilleur pour tous est d’être gouvernés par l’homme car ils y trouvent leur sauvegarde. De même, le rapport entre mâle et femelle est par nature un rapport entre plus fort et plus faible, c’est-à-dire entre commandant et commandé. Il en est nécessairement de même chez tous les hommes.