Ce qui m’inspire, c’est ce qui, dans le réel et l’expérience vécue, trouble la pensée et résiste aux récits connus et rassurants.

Quand ça cloche et qu’on l’entend, qu’on ne peut plus faire autrement.

Je suis née dans les quartiers nord de Marseille, à la fin des années quatre-vingt. Mon histoire est marquée par l’absence de mon père, immigré d’Algérie, mais surtout par le regard que la famille maternelle a porté sur lui — un regard hérité de l’imaginaire colonial. De cette absence et de cette altérité est né un moteur essentiel de mon travail : penser et habiter le point de vue de l’étranger.

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Mon père que je ne connaissais pas appartenait, aux yeux de ma famille maternelle, à une humanité moindre. Mon grand-père, pied-noir d’Algérie, parlait des étrangers comme de ceux qui n’étaient pas européens, pas de la race supérieure. Mon père faisait partie de ceux-là.

Le sang de l’étranger coule dans mes veines. Il fait partie de moi. Je me suis identifiée à lui, à l’autre, à celui qui inquiète, dérange, fait peur — et qui, pour cette raison même, fascine.
Il y a dans cette altérité non absorbée, dans ce trou laissé ouvert, quelque chose qui me met au travail.

Je m’intéresse aux histoires fracturées, aux identités instables, aux filiations impossibles. Mon travail ne cherche ni à réparer, ni à refermer, ni à surmonter. Il cherche à rendre ce trou habitable, cette fêlure supportable. À produire du sens là où il y a du trouble, de la confusion, de l’inassignable.

Enfant, on m’a raconté beaucoup d’histoires sur moi. Elles étaient toutes fausses. Ces récits, loin de me définir, ont révélé un écart fondateur entre ce que l’on dit d’un sujet et ce qu’il éprouve. Depuis, j’observe la manière dont les personnes tentent de s’enfermer dans les rôles qu’on leur assigne, ou au contraire d’y échapper.

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Ma grand-mère disait que j’avais cinq pères — mes oncles et mon grand-père.
Ma mère disait que mon père était un voleur d’enfant.
Un de mes oncles disait que j’étais privilégiée d’avoir l’amour et l’attention de mes grands-parents.

Tous ces récits étaient des fictions. Les places qui m’étaient attribuées répondaient moins à ce que j’étais qu’aux besoins et aux fantasmes des autres.
Cette logique s’est poursuivie plus tard : à la petite fille aux cinq pères ont succédé la professeure de philosophie, puis l’épouse, puis la mère.

Ces rôles demeurent pour moi extérieurs, artificiels. Je ne parviens pas à m’y réduire.
Ce décalage — entre ce que je sens et ce que l’on dit de moi, entre ce que je désire et la place où l’on m’assigne — est un moteur essentiel de mon travail artistique. J’observe les tentatives du sujet pour s’y enfermer, ou au contraire pour s’en libérer.

La philosophie m’a structurée, m’a appris à penser. Je l’enseigne aujourd’hui : c’est ainsi que je gagne ma vie.
Mais quelque chose, dans la raison elle-même, m’a toujours résisté. J’ai toujours éprouvé un malaise.

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Le discours philosophique, lorsqu’il est ancré dans le vécu, peut produire du sens et de la clarté — et cela est précieux. Pourtant, il y a pour moi un échec irréductible de la raison.
Il existe dans le réel sensible une part qui ne se laisse pas attraper par la logique. Penser, c’est toujours rater un peu son objet.

J’ai très tôt perçu ce malaise. Je le transforme aujourd’hui en motif littéraire et dramatique.
Je m’intéresse à ce point précis où la pensée dérape, où la rationalité se heurte à ce qui lui résiste. À la manière dont les sujets tentent de rationaliser leur expérience, de la rendre cohérente, dicible, maîtrisable.

Il y a du style, et même de la beauté, dans nos différentes façons d’échouer.